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I : HISTOIRE       II : EXTRAITS      
























































L'HISTOIRE...



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Premier chapitre du roman


(1 chapitre sur 25, 6 pages sur 218)


I



Le silence était si épais que le simple et discret bip d’une alerte fut suffisant pour y faire un très large accroc. Sursautant presque, il délaissa son jeu de Solitaire pour consulter les courriels nouvellement arrivés sur son smartphone. Rien que des publicités, au sein desquelles s’était glissé l’offre de connaissance d’une jeune femme «proposant plus si affinité…». Le tout partit bien vite à la corbeille et, après un regard circulaire sur la morosité qui l’entourait, il retourna à son passe-temps favori.
– Jean-Charles!.. Veux-tu bien venir s’il te plaît…
Empruntant deux allées bordées de rayonnages emplis de livres dont la couche de poussière témoignait d’un trop long délaissement de lecteurs potentiels il eût tÔt fait de se retrouver dans le bureau de Monsieur Morin, le libraire.
– Assied-toi, Jean-Charles.
Cette invitation n’augurait rien de bon: Monsieur Morin voulait prendre un temps pour le moins inhabituel dans leurs quelques entretiens journaliers.
– Tu as eu du monde, ce matin?
– Deux: le premier a acheté le dernier Houellebecq et l’autre, une dame que je n’avais jamais vu, a longuement fouillé dans le rayon Histoire et a dit qu’elle reviendrait. Probablement…
– Probablement pas…. Cela fait donc… sept euros quarante-trois (Monsieur Morin n’avait nul besoin de calculette pour estimer son bénéfice net). Et moi, rien… Vraiment, c’est plus possible… Même si 52% des Français ont acheté au moins un livre l’an dernier, ce n’est pas ici ou chez des confrères: sinon, pourquoi tant de fermetures?
Et d’évoquer la plus emblématique de ces disparition, une très ancienne officine du quartier Latin de Paris qui venait de fermer définitivement ses portes.
– C’est ça qui nous tue, continua Monsieur Morin en désignant le smartphone que Jean-Charles avait presque toujours en main, internet… l’on ne prend plus le temps de faire les magasins, et deux jours après c’est dans votre boîte aux lettres… Pire, encore… les livres numériques, les Ebooks ainsi qu’on les appelle… «Lisez plus, dépensez moins»: avec ce type de publicité, et maintenant plus d’un million de titres disponibles, notre bouquin est devenu bien malade. Et les bibliothèques qui disparaissent, les relectures qui sont négligées car on ne fait que consommer une seule fois… Et l’odeur, cette bonne odeur du papier… Disparue!.. Le monde s’envole vers on ne sait trop où ; et nous, on reste sur la touche.
Monsieur Morin, qui était resté debout, s’approcha de Jean-Charles et lui mit la main sur l’épaule.
– Jean-Charles, je ne vais pas pouvoir te garder…
Jean-Charles était en cours de son deuxième contrat à durée déterminée à la librairie Morin. Il savait qu’à son terme il était en droit de réclamer la qualification d’un troisième pour une durée indéterminée. Monsieur Morin le savait aussi. Il avait plus que de la sympathie pour son employé mais les chiffres étaient sans appel, et vouloir continuer avec lui c’était la clé sous la porte assurée.
– C’est bien dans deux mois que ton contrat s’achève?... Oui, c’est cela… La loi t’autorise quelques heures par jour pour rechercher un nouvel emploi: moi, je te donne tout le temps que tu voudras, tu n’es plus obligé de revenir ici… juste pour me donner de tes nouvelles et savoir où ; tu en es. Et puis, il faut me réhabituer à travailler seul: moi, au pire, j’en ai encore pour cinq ans avant la retraite. Tandis que toi à ton âge elle est bien loin, la retraite…
Malgré cette licence, Jean-Charles attendit la fin de sa journée dans l’ombre silencieuse de la librairie, comme à son habitude. Il prit ainsi le temps de réfléchir avant de dire à Monsieur Morin un au revoir qui avait fort peu de chance d’un fréquent renouvellement.
À vingt-quatre ans il n’avait pas encore trouvé sa voie, même pas un emploi à la stabilité suffisante pour assumer son état depuis plus d’un an déjà d’homme marié. La plus nette de ses qualités était sans nul doute une imagination fertile, qu’il cultivait depuis l’adolescence, mais il n’avait pas encore su la brider dans une activité enfin permanente et rémunératrice.
Il était le fils unique d’un couple d’instituteurs qui n’avait jamais fait aucun obstacle à ses projets d’avenir: il est vrai que son grand-père, bourru et à la cravache facile, avait imposé sans discussion possible l’éducation Nationale à son père. Ceci expliquant cela… Après des études sans reliefs jusqu’en troisième, Jean-Charles obtint sur le fil son BEPC, une excellente note de français ayant compensé un exercice de maths catastrophique. Durant l’été qui suivit il put faire un stage de plusieurs semaines dans un quotidien local: loin de l’enfermement d’un quelconque bureau il mit sa plume fort alerte ma foi au service des résultats de ses pérégrinations. Le bonheur qu’il en tira entérina un choix jusqu’alors vacillant: il deviendrait journaliste. Seul un baccalauréat prestigieux pourrait lui ouvrir les portes d’une classe préparatoire aux concours des écoles de journalisme. Aussi il entama, à la rentrée, les cours de seconde du Lycée avec un sérieux et une détermination jusqu’alors inconnus.
Malheureusement, au bout de seulement un mois de classe, il fit une mauvaise chute qui occasionna une double fracture de son bras droit, ainsi qu’une cheville foulée. Il ne put reprendre ses cours que fin février, ne rattrapa point son retard malgré des efforts désespérés, et fut en fin d’année autorisé à redoubler. L’été venu, il ne partit point travailler dans un des campings locaux qu’il fréquentait depuis deux ans. Mais en Turquie. Non pour y travailler ou y faire du simple tourisme mais pour étudier. étudier les villages troglodytes de Cappadoce, dans le cadre d’une bourse de voyage Zellidja (Bourse accordée à des jeunes de 16 à 20 ans qui s’engagent à partir seul durant au moins un mois avec un projet d’étude) dont l’obtention avait été le seul véritable succès de ces mois difficiles. Succès en plus de cette aventure estivale, dont l’inattendu des péripéties plongèrent Jean-Charles dans un insondable plaisir de conquêtes. Et de découvertes, du monde, des autres et de lui-même.

Tant et si bien qu’à l’heure du retour il fit un grand détours, empruntant un chemin d’écolier qui lui fit traverser la mer Adriatique, puis arpenter au pas la botte italienne. Musarderies qui lui firent regagner son domicile plus de trois semaines après la date prévue, obérant de ce fait une rentrée scolaire qu’en son for intérieur il ne souhaitait pas faire… Avant l’ultime voie d’un internat sinistre, Jean-Charles opta pour une solution qui pourrait continuer et amplifier son aventure turque: le temps de scolarité serait mis entre parenthèse, durant toute une année, et pour ce faire il s’inscrivit au Service National Universel.
Après les deux semaines préliminaires du séjour de cohésion lieu inédit d’un effectif mixage social il effectua une première mission d’intérêt général dans la région de Grenoble, dans un corps de la Gendarmerie de haute-montagne. Puis se porta volontaire pour un engagement de six mois, qu’il parvint à obtenir auprès de la Fédération des œuvres Laïques de l’île de la Réunion…
À son retour en métropole, pétri de tous ces souvenirs où ; les ultra-marins gardaient la meilleure place, il refusa la monotonie d’un Lycée où ; ses vieux camarades avaient naturellement pris plusieurs longueurs d’avance. Aussi, c’est avec l’aide de cours par correspondance qu’il put présenter et obtenir les diverses épreuves du baccalauréat. Mais avec des notes insuffisantes pour être admis dans la prépa de ses rêves, antichambre d’un journalisme qui demeurait son unique projet. Le congé d’été qui suivit cette piteuse réussite fut pour Jean-Charles le dernier des scolaires: n’ayant jamais imaginé autre chose qu’un métier de journaliste et les années passants il cessa là toutes poursuites d’études et se mit en quête de travail.
Ses expériences extra-européennes faisaient bon effet sur son Curriculum Vitæ mais ne lui autorisèrent que de rares entretiens d’embauche. Il en conclu plusieurs, toujours en contrats à durée déterminée. Et le dernier, avec monsieur Morin, semblait si prometteur… Cela faisait bientÔt deux ans qu’il travaillait dans cette librairie, où ; il avait plus lu de livres que ce qu’il avait pu en vendre. Marie-Charlotte était alors entrée dans sa vie et, suivant la loi des contraires, son conformisme naturel avait été séduit par l’imagination de Jean-Charles. La réciprocité s’étant avérée, ils s’étaient mariés cela faisait donc à présent un an.
Avec son poste de cadre à la direction générale des impÔts, le statut de Marie-Charlotte était l’assurance de la stabilité financière du jeune ménage, qui n’avait jusqu’alors jamais connu les affres des fins de mois désargentés. D’autant que l’apport actuel de Jean-Charles n’était pas négligeable, ce qui leur assurait régulièrement cinémas et restaurants. Marchant la tête ailleurs Jean-Charles calculait: s’il n’avait rien trouvé au terme de ces deux mois de salaire normal, ce serait PÔle Emploi. Et les fantaisies spectaculaires et culinaires passeraient bien vite à la trappe. Pour commencer… Il faudrait trouver vite. Il pensa en premier chef ne rien dire de tout ceci à son épouse. Puis se ravisa: s’il ne pouvait sur l’heure lui annoncer un nouvel emploi, l’espérance de ce dernier devrait être assez convaincante pour faire passer la pilule. Mais cette espérance, qui pourrait la lui donner? Dans le flot de visages qui se mit à dérouler dans sa tête l’un d’entre eux se figea: l’oncle Ambroise, bien sûr… à l’instant où ; il ouvrait son smartphone pour l’appeler un choc imprévu faillit le mettre à terre: il venait d’être percuté par un homme de son âge, marchant à pas pressés mais le nez dans l’écran. Après que furent bredouillées de vagues excuses, chacun requitta l’ici pour aller se perdre à nouveau dans l’ailleurs de leurs appareils.

D’autant que l’apport actuel de Jean-Charles n’était pas négligeable, ce qui leur assurait régulièrement cinémas et restaurants. Marchant la tête ailleurs Jean-Charles calculait: s’il n’avait rien trouvé au terme de ces deux mois de salaire normal, ce serait PÔle Emploi. Et les fantaisies spectaculaires et culinaires passeraient bien vite à la trappe. Pour commencer… Il faudrait trouver vite. Il pensa en premier chef ne rien dire de tout ceci à son épouse. Puis se ravisa: s’il ne pouvait sur l’heure lui annoncer un nouvel emploi, l’espérance de ce dernier devrait être assez convaincante pour faire passer la pilule. Mais cette espérance, qui pourrait la lui donner? Dans le flot de visages qui se mit à dérouler dans sa tête l’un d’entre eux se figea: l’oncle Ambroise, bien sûr… à l’instant où ; il ouvrait son smartphone pour l’appeler un choc imprévu faillit le mettre à terre: il venait d’être percuté par un homme de son âge, marchant à pas pressés mais le nez dans l’écran. Après que furent bredouillées de vagues excuses, chacun requitta l’ici pour aller se perdre à nouveau dans l’ailleurs de leurs appareils.


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